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Penser, l'Acadie comme société civile
Texte de la conférence prononcée à l'occasion
de l'Assemblée annuelle de la SAANB, le 1er juin 1996, à
Moncton
par Joseph Yvon Thériault
Malgré le plaisir que j'ai à vous adresser
la parole ce soir, je dois, dès le départ, avouer un certain
inconfort. J'ai accepté, en effet, de parler de politique,
de politique en Acadie, sans que je puisse clairement préciser
le lieu à partir duquel je le ferai. Je ne peux pas vous parler,
par exemple, comme un citoyen ou un militant actif de la cause
acadienne. Je ne peux même pas dire que je suis un observateur
attentif de la vie politique quotidienne en Acadie. De la
région de la capitale où j'habite, les bruits quotidiens de
la politique en Acadie nous arrivent difficilement (à l'exception
bien sûr des bruits des carrés de vitres qui volent en éclats
devant la colère des crabiers).
Je pourrais d'une certaine façon utiliser à mon avantage
cette distance. Vous parler de politique en Acadie comme un
observateur extérieur qui essaie depuis vingt ans d'en comprendre
les lames de fond : un observateur qui verrait la forêt alors
que vous êtes dans les arbres. Ou encore, vous parler de politique
à la façon d'un universitaire qui essaie d'en comprendre les
mécanismes laissant aux militants, que vous êtes, le soin
d'en trouver l'application.
Je ne puis, toutefois, faire croire que je ne connais pas
la politique acadienne de l'intérieur, que je ne suis pas,
de plusieurs façons, moi aussi inséré, comme vous, dans la
forêt, parmi les arbres. Je ne peux cacher le fait que j'ai
été socialisé ici, que c'est ici comme jeune étudiant avec
les catégories politiques de l'Acadie que j'ai vu premièrement
la réalité politique. Les premiers regards sur le monde sont
toujours une marque indélébile et restent des référents importants.
Je conserve, par ailleurs, en Acadie de profonds liens familiaux
et des réseaux d'amitiés, des liens qui ne cessent de me ramener
à la réalité quotidienne de la vie politique d'ici.
Tout cela pour dire que je suis un peu pris entre la situation
de l'observateur extérieur qui survole la forêt et celui de
l'intérieur qui connaît les arbres. En effet, malgré un regard
nécessairement extérieur, je ne peux faire comme si je ne
savais rien de l'actualité de vos débats politiques et me
limiter à une réflexion d'ordre général. Je ne peux toutefois
en parler avec toute la connaissance de celui qui vit quotidiennement
cette réalité et me substituer aux acteurs politiques. J'assumerai
néanmoins cette situation inconfortable en essayant, à la
fois, de vous parler de l'espace politique acadien d'une perspective
du dehors et, d'une perspective du dedans.
(suite)
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