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Penser, l'Acadie comme société civile
(suite)

La société civile, bref, c'est un regroupement qui est, ni une grande famille, ni un gouvernement, mais quelque chose de politique entre les deux. Les minorités culturelles sont des sociétés civiles ; du moins, elles peuvent le devenir. « Penser l'Acadie comme société civile », c'est donc réfléchir à l'Acadie comme la résultante des liens sociaux que tissent aujourd'hui les hommes et les femmes vivant en français au Nouveau-Brunswick. C'est penser que les multiples liens, associations, organisations, qui se créent entre les parlants français du Nouveau-Brunswick, constituent une société politique dans le sens d'une entité capable d'agir collectivement et capable d'orienter le développement de ses membres. C'est penser l'Acadie politiquement sans nécessairement la penser comme gouvernement.

« Penser l'Acadie comme société civile », c'est donc affirmer que la question acadienne n'est pas une simple question linguistique, encore moins ethnique, mais la question de comment donner vie politiquement aux multiples interactions que les Acadiens développent. « Penser l'Acadie comme société civile », c'est encore affirmer qu'il existe des entités politiques qui ne sont pas des lieux de gouvernement, mais des lieux de gouvernance. Ultimement « penser l'Acadie comme société civile », c'est croire que la politique acadienne doit s'investir prioritairement dans l'activation de sa société civile, et non dans des projets de reconnaissance juridique ou d'utopiques gouvernements ethniques.

J'ai bien dit qu'il s'agissait d'activer la société civile, de la penser -- et non de la créer. Car, la société civile acadienne existe ; elle est même une vieille société civile. Je rappellerai que pour moi, elle est née dans la deuxième partie du XIXe siècle, autour des années 1860-1880. C'est là pour la première fois que surgit l'idée de constituer autour des liens créés par la langue française et la religion catholique, une société civile acadienne, c'est-à-dire une forme de gouvernance. Ce projet avait une dimension « civile » dans la mesure où il visait la structuration de la société acadienne, hors de l'État, à travers un réseau organisationnel de paroisses, d'écoles, de couvents, de collèges, d'institutions coopératives, etc. Ce projet avait une dimension civile aussi, en autant qu'il se déployât en même temps que l'émergence d'une presse acadienne, de collèges, d'une classe de notables (enseignants, prêtres, avocats, médecins, politiciens, etc.), émergence qui signifiait la naissance d'un espace public acadien, d'un lieu où une opinion publique acadienne pouvait se former. Cette société civile, pour des raisons qu'il serait trop long ici d'expliquer, se replia, sur une conception religieuse et traditionnelle d'elle-même, et cacha en quelque sorte, comme une honte, pendant près d'un siècle, sa naissance et sa raison civiles.

Autour des années 60, les Acadiens, joyeusement, célébrèrent comme une délivrance l'effondrement de cette vieille société civile (qui ne fut pas comme on vient de le dire toujours « civile »). Société civile, néanmoins, à qui l'on imputa, autour des années 60, d'être la cause des retards socio-économiques notés au sein de la société acadienne. Face à l'effacement de la vieille société civile acadienne, les gouvernements et le marché furent, dès lors, les lieux les plus significatifs dans la gouvernance de la société acadienne. En effet, les réformes du gouvernement Robichaud, par exemple, furent littéralement une expropriation de la société civile acadienne au profit d'une gestion étatique et centralisée. Une telle intégration eut, certes, des effets bénéfiques. Elle profita toutefois plus aux succès individuels des Acadiens en général qu'au renforcement de la capacité collective de l'Acadie. La société acadienne agit moins sur son destin aujourd'hui que le faisait la société traditionnelle. Cela est lié au fait que la plupart des institutions et des lieux où vivent et travaillent les Acadiens ne sont plus actuellement sous la gouvernance d'une société civile acadienne. Des Acadiens se portent mieux, mais la société acadienne est plus silencieuse ; elle a perdu sa capacité d'être un lieu de gouvernance, la capacité d'influencer son destin.

Et même cette idée, que les Acadiens individuellement se portent mieux, doit être fortement nuancée. Le bilan comparatif des performances socio-économiques des régions francophones à l'échelle canadienne, récemment réalisé par Maurice Beaudin et René Boudreau, est éloquent à cet égard. La région majoritairement francophone du Nouveau-Brunswick (foyer comme on le verra de la société civile acadienne) se classe avant dernière de toutes les régions francophones minoritaires du Canada, dépassant de peu la région Évangéline de l'IIe-du-Prince-Édouard. Sur un indice de 100, pour l'ensemble du Canada, la région affichait, en 1991, un score de 69,6 au niveau du revenu d'emploi, de 185,1 pour le taux chômage, et de 156,1 pour la proportion d'individus sans certificats d'études secondaires. Les comtés mixtes du Nouveau-Brunswick affichaient des marques un peu plus enviables, mais toujours largement au-dessous de la moyenne nationale. Comme les auteurs du rapport l'indiquent, cette faiblesse ne doit pas être attribuée à une sous-performance des individus francophones (à l'échelle nationale, leur performance se situe dans la moyenne canadienne et, habituellement, à l'exception de la zone francophone du Nouveau-Brunswick, les indicateurs de développement socio-économique sont relativement similaires à l'intérieur d'une région entre les anglophones et les autres). Ce que ces données indiquent, c'est la faible performance des régions de « souche » francophone. Ce qui veut dire que les francophones, et surtout les Acadiens, pour réussir, ont dû quitter leur lieu historique d'implantation pour s'établir dans des espaces où leur société civile était faiblement organisée ou encore inexistante.

Je reprends une affirmation que j'ai maintes fois répétée : le grand danger pour la société acadienne n'est pas à court et à moyen termes l'assimilation, mais l'émigration. Les forces vives de la société acadienne quittent l'espace où leur société civile était hégémonique pour rejoindre les régions où ils sont dilués, ou encore le Québec et l'Ontario. La presse anglophone fait grand bruit du départ des Québécois anglophones vers le reste du Canada, y voyant un processus par lequel la minorité anglophone du Québec n'aura bientôt plus la masse critique pour conserver ses institutions. Personne ne parle d'un processus similaire et proportionnellement plus important qui se déroule au Nouveau-Brunswick. Quand un anglophone quitte le Québec pour Toronto, c'est parce que la majorité francophone, dit-on, ne permet pas le déploiement de son espace vital ; quand un Acadien quitte l'Acadie, personne ne blâme le gouvernement néo-brunswickois d'axer le développement de la province sur les régions anglophones. Pour contrer une telle érosion, la société acadienne a besoin de lieux décisionnels qui lui soient propres et a besoin d'une parole collective forte.

Ce propos nous ramène à la société civile acadienne. Il existe un espace régional, que vous connaissez bien, qui comprend la zone nord et est du Nouveau-Brunswick, qui est le lieu de déploiement historique de la société civile acadienne. Dans cette zone, l'Acadie est hégémonique, ou du moins devrait l'être. Je veux dire par là que les francophones y sont majoritaires et que les relations sociales, politiques, culturelles,économiques, bref le commerce civil qu'ils entretiennent, devraient marquer profondément la gouvernance de cet espace. Il existe des Acadiens ailleurs, mais c'est la vitalité économique, politique ou culturelle de cette région qui sera la mesure de la vitalité de la société civile acadienne. « Penser l'Acadie comme société civile » c'est donc, prioritairement, s'approprier la région acadienne comme l'espace social où une gouvernance acadienne s'impose. Cette gouvernance ne doit pas être ethnique, mais civile. Ce qui veut dire que les Acadiens doivent agir sur ce territoire comme une majorité respectueuse de ses minorités, mais néanmoins une majorité. Ce qui veut dire aussi que les anglophones qui habitent ce territoire et les villes qu'ils contrôlent doivent apprendre à être minoritaires dans la société civile acadienne (comme les Acadiens le sont à Saint-Jean et à Fredericton), et à inscrire par conséquent leur développement en fonction des intérêts de la société acadienne dans son ensemble.

S'approprier la région acadienne au nom de la société civile acadienne, c'est certes faire reconnaître (ce qui est déjà fait) l'existence de deux communautés linguistiques dans cette province et le droit à leurs institutions, mais c'est aussi et surtout faire reconnaître la réalité régionale de cette dualité. C'est par la régionalisation que la société civile acadienne pourra recouvrer, dans les territoires où elle est hégémonique, des pouvoirs de gouvernance sur son foyer principal. C'est en contrôlant régionalement (avec sa minorité anglophone) des pans importants de l'aménagement du territoire, de l'aménagement des ressources, de l'aménagement des services de santé, de bien être, etc., que l'Acadie évitera sa folklorisation et qu'elle fera société. Je ne parle pas ici de dualisation, mais bien de régionalisation. Il n'y aura pas un système routier francophone et un système routier anglophone, ce qui est la logique de la dualisation ; il y aura toutefois sur les territoires où la société civile acadienne imposera son hégémonie une planification faite par cette société civile en fonction de ses intérêts (voilà la logique de la régionalisation). Les tendances actuelles du gouvernement McKenna, du moins celles que je perçois de mon lointain poste d'observation (gouvernement qui gère le Nouveau-Brunswick comme une seule entreprise avec succursales en région) ne me semblent toutefois pas aller dans cette direction. La question n'est pas tant de savoir si des commissions scolaires ou des instances locales de gouvernement persisteront, mais bien plutôt de voir par quel mécanisme la société acadienne, comme société civile, pourra intervenir sur son développement. (suite)



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