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Diagnostic sur la vitalité de la communauté
acadienne du Nouveau-Brunswick (suite)
Michel Doucet
I. La Loi sur les langues officielles
du Nouveau-Brunswick
Durant la décennie 1960, la fédération canadienne traverse
une crise profonde dont la source se trouve dans les relations
difficiles qu'entretiennent les deux grandes communautés linguistiques
du pays. Afin de trouver une solution à ce problème existentiel,
le gouvernement fédéral crée une Commission royale d'enquête
sur le bilinguisme et le biculturalisme, la commission
Laurendeau-Dunton, dont le mandat est de proposer un nouvel
aménagement linguistique pour le Canada.
Dans ses consultations auprès de la population canadienne,
la Commission est en mesure de constater que le fondement
même de l'État canadien est gravement menacé par les tensions
linguistiques. Elle en vient même à conclure que la volonté
des Canadiens de vivre ensemble est menacée et que les principes
sur lesquels se fonde l'existence du peuple canadien sont
en jeu. En réponse à ces constatations, elle propose au gouvernement
fédéral une série de mesures, dont l'adoption d'une loi sur
les langues officielles. Le fédéral accepte cette recommandation
et adopte une loi rendant officielles les langues française
et anglaise dans les institutions fédérales. Malheureusement,
cette reconnaissance d'un bilinguisme officiel sur le plan
canadien arrive quelques décennies trop tard pour les Québécois
et les Québécoises et quelques décennies trop tôt pour les
Canadiens anglais. Mais voilà un sujet pour un autre colloque.
Pendant que le Canada réfléchit sur son avenir, le Nouveau-Brunswick
subit une transformation profonde. En 1960, Louis J. Robichaud
devient le premier Acadien élu à occuper la charge de premier
ministre de la province. Dès son premier mandat, il entreprend
une réforme fondamentale de l'administration provinciale qui
conduit à une centralisation accrue des pouvoirs à Fredericton.
En effet, la commission Byrne propose dès 1964 plusieurs modifications
qui changent le visage de la province. Elle propose notamment
que les services à la population, tels que l'éducation, la
justice, la santé et le bien-être social, soient administrés
et financés par la province. En revanche, les services locaux,
entre autres les services des aqueducs, des égouts et des
incendies, continueront à relever des municipalités. Sur le
plan fiscal, la perception de l'impôt sera centralisée à Fredericton,
qui en fera la distribution directement aux municipalités.
Les recommandations de la commission, acceptées pour l'essentiel
par le gouvernement provincial, transforment entièrement le
visage de la province. Même si elles avaient pour effet de
favoriser les régions acadiennes, qui étaient les plus pauvres,
elles posaient aussi un autre problème : la concentration
des pouvoirs à Fredericton sans aucune garantie de services
dans la langue du contribuable. D'ailleurs, les deux Acadiens
membres de la commission Byrne, Alexandre Boudreau et Uldéric
Nadeau, hésiteront à apposer leurs signatures au document,
à moins qu'on ne leur donne certaines garanties linguistiques.
La dimension linguistique des services gouvernementaux prend
une nouvelle dimension.
Ajoutez à cela le fait que la communauté acadienne, qui forme
le tiers de la population, n'a toujours pas le droit, à cette
époque, de s'adresser à l'administration provinciale dans
sa langue, n'a pas le droit à des procès en français, n'a
pas le droit de gérer son système scolaire, pour ne pas dire
le droit de recevoir une éducation en français, et l'on comprend
qu'une réforme s'impose sur le plan linguistique.
C'est dans ce contexte que le gouvernement du Nouveau-Brunswick
adopte en 1969 la Loi sur les langues officielles.
Je vous ferai grâce du débat politique qui mènera à l'adoption
de cette loi, même s'il illustre éloquemment la partisanerie
politique qui trop souvent entoure les débats linguistiques
au Nouveau-Brunswick et entrave la reconnaissance d'une véritable
égalité linguistique. Disons plutôt que cette loi reconnaissait
finalement l'égalité de la langue anglaise et de la langue
française devant les institutions provinciales, le droit à
l'enseignement en français et le droit pour le justiciable
à un procès dans sa langue. De fait, il faudra attendre jusqu'en
1977 pour que soient mis en vigueur tous les articles de cette
loi.
La loi adoptée par le législateur néo-brunswickois n'a rien
de révolutionnaire. C'est le minimum dans une société démocratique
où l'on trouve une forte minorité linguistique. Même si elle
constitue un progrès, elle demeure timide et minimaliste.
Pour sa part, la population acadienne a compris que le bilinguisme
ne sera pas la réponse aux inégalités sociales, économiques
et linguistiques dont elle est victime. Elle sait également
que les structures dites bilingues ne fonctionnent pas à son
avantage. Afin d'être en mesure de gérer ses affaires, elle
a choisi dans plusieurs cas de se détacher de ces structures
pour adopter un fonctionnement linguistiquement homogène.
En 1945, par exemple, les Caisses populaires acadiennes mettent
fin à leur association avec les Credit Unions pour
créer leur propre fédération. En 1970, les enseignants et
les enseignantes francophones du Nouveau-Brunswick établissent
leur propre association provinciale, tout en maintenant une
relation égalitaire avec leurs collègues anglophones dans
les dossiers communs.
Cette volonté de plus en plus manifeste de l'Acadie du Nouveau-
Brunswick d'organiser ses affaires sur la base d'une dualité
linguistique se démarque de l'initiative du gouvernement provincial,
qui, lui, choisit la voie du bilinguisme institutionnel. Même
si l'adoption de la Loi sur les langues officielles
peut être qualifiée de moment historique, elle est, déjà en
1969, insuffisante et ne répond plus aux besoins d'une communauté
en pleine mutation. Pour les personnes de bonne foi qui croient
à l'égalité linguistique, il est évident qu'une réforme en
profondeur de cette loi s'impose.
Sur le plan judiciaire, il est intéressant de noter que cette
loi sera rarement invoquée par les justiciables. En fait,
je n'ai pu trouver que cinq décisions dans lesquelles ses
dispositions sont mentionnées : Jones c. Procureur
général du Nouveau-Brunswick, [1975] 2 R.C.S. 182 ; Cormier
c. Fournier (1986), 69 R.N.-B. (2e) 155; SANB
c. Minority Language School Board #50, [1986] 1 (C.B.R.)
545 ; R. c. Gautreau (1989), 101 R.N.-B. (2e)
(C.B.R.); (1990), 109 R.N.-B. (2e) 154 (C.A.). Cette constatation
est certes révélatrice. Elle me porte à conclure que la loi,
telle qu'elle est rédigée, offre une protection et des recours
insatisfaisants à la population de la province. Elle établit,
tout au plus, un cadre législatif permettant de définir l'(in)action
du gouvernement. De plus, elle est silencieuse en ce qui concerne
son application dans plusieurs secteurs d'activités importants
pour la population, notamment les municipalités, les corporations
professionnelles et les syndicats, le secteur privé et la
santé. Malgré plus de vingt-cinq années d'existence, la Loi
sur les langues officielles du Nouveau-Brunswick est encore
peu utilisée et mal connue. Les citoyens et les citoyennes
n'ont pas développé le réflexe de l'invoquer lorsque leurs
droits linguistiques sont brimés.
En comparaison avec la Loi sur les langues officielles
du Canada, la loi provinciale est complètement dépassée, tant
sur le plan des droits qu'elle accorde que des recours qu'elle
propose. En 1988, le gouvernement fédéral réalise la promesse
qu'il avait faite aux communautés francophones hors-Québec
d'harmoniser sa Loi avec les nouvelles obligations imposées
au gouvernement canadien par la Charte canadienne des droits
et libertés.
Afin de vous faire bien saisir les différences importantes
qui existent entre ces deux lois, j'ai préparé un tableau
comparatif qui en souligne les grandes différences :
TABLEAU
COMPARATIF : LOIS SUR LES LANGUES OFFICIELLES
Il ne faut pas voir dans cette présentation un éloge de la
politique fédérale sur les langues officielles. Il est vrai
que les règlements relatifs à la mise en oeuvre de ces droits
causent toujours d'énormes problèmes. Cependant, force est
d'admettre que la loi fédérale donne aux citoyens et aux citoyennes
des droits plus concrets et des recours améliorés dans le
cas où est sollicité un redressement par suite de la négation
d'un droit.(suite)
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