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Diagnostic sur la vitalité de la communauté
acadienne du Nouveau-Brunswick (suite)
Michel Doucet
Au Nouveau-Brunswick, la loi adoptée en 1969 n'a jamais été
modifiée (1) malgré les nombreuses et plus que raisonnables
recommandations du groupe de travail Bastarache-Poirier et
de la commission d'enquête Guérette-Smith. Face aux réactions
négatives de la population anglophone de la province, qui
contrastaient avec le consensus établi dans la communauté
acadienne, les gouvernements provinciaux successifs ont refusé
de modifier d'une manière fondamentale la Loi sur les langues
officielles, jugeant une telle démarche trop périlleuse.
La Loi ne sera pas changée, mais une politique linguistique
sera adoptée en 1988.
En effet, le gouvernement McKenna aura le mérite d'avoir été
le premier à adopter une politique linguistique. Malheureusement,
le contenu de cette politique et les éléments de sa mise en
oeuvre ne me semblent pas suffisants pour répondre à la complexité
du problème linguistique. Cette politique administrative n'aura
aucun effet juridique. Il faut également se rappeler qu'elle
ne tient compte que de la « langue de service » et de la «
langue de travail », laissant de côté les notions de « représentation
équitable » et de « régionalisation » qui, pourtant, constituaient
la pierre angulaire de toute réforme linguistique selon les
rapports des deux commissions provinciales. Également, la
manière dont le gouvernement s'y est pris pour mettre en oeuvre
cette politique donne l'impression qu'il a utilisé une approche
pour le moins arbitraire. Il y eut peu de consultations publiques
pour vérifier si les profils et les stratégies linguistiques
des ministères et organismes répondaient véritablement aux
besoins de la population. De plus, le fait qu'aucun vérificateur
externe et indépendant n'ait été retenu pour évaluer la politique
laisse planer certains doutes sur son efficacité.
Les concepts de « langue de service » et de « langue de travail
» sont abordés de façon vague et imprécise. Par exemple, des
objets tels celui de « créer une ambiance propice à encourager
les employés à utiliser la langue officielle de leur choix
dans l'exercice de leur fonction » m'apparaissent énigmatiques
et m'amènent à douter de la véritable détermination du gouvernement.
De plus, le gouvernement donne l'impression d'être plus préoccupé
par la réaction du public envers cette politique que par un
réel désir d'assurer une meilleure égalité entre les deux
communautés de langues officielles. Le passage suivant de
la politique l'atteste :
Le gouvernement reconnaît la contribution importante qu'apportent
des fonctionnaires qualifiés, compétents et expérimentés.
Pour cette raison :
1. Nul employé ne subira de préjudice relativement à son niveau
d'emploi actuel pour des raisons de compétences linguistiques.
2. Sauf dans des circonstances où les exigences de la prestation
des services ou de la compétence linguistique institutionnelle
requièrent une connaissance des deux langues officielles,
nul employé ne verra ses chances d'avancement remises en cause
pour des raisons de compétences linguistiques.
3. La justification des exigences linguistiques sera basée
sur les besoins.
Compte tenu des réserves, il est facile de comprendre pourquoi
plusieurs ministères n'ont pas véritablement pris au sérieux
l'obligation qu'on voulait leur imposer en matière linguistique.
Afin de réaliser les objectifs énoncés, la politique prévoit
une approche fondée sur des unités de travail, c'est-à-dire
que les employés travailleront en équipe afin d'être en mesure
d'offrir des services aux deux groupes linguistiques. Ainsi,
la politique n'exige pas, ce qui me semble raisonnable, que
chaque fonctionnaire puisse communiquer dans les deux langues
officielles. Seule l'unité de travail doit avoir une capacité
bilingue et non les fonctionnaires. On va même jusqu'à dire
que le principe des équipes est fondé sur l'hétérogénéité
des membres de l'équipe. Ainsi, l'employé bilingue qui quitte
son emploi ne sera pas nécessairement remplacé par un autre
employé bilingue. Tout dépendra de la capacité linguistique
actuelle de l'ensemble de l'équipe. (2)
La politique exige que les bureaux qui communiquent avec le
public, avec d'autres fonctionnaires ou avec les bureaux locaux,
ou qui fournissent des services aient une « compétence linguistique
adéquate » pour remplir leurs obligations. Que veut-on dire
par « compétence linguistique adéquate »? Comment déterminera-t-on
le nombre de postes qui devront être comblés par un personnel
bilingue afin de répondre aux objectifs de la politique? En
ce qui concerne cette dernière interrogation, l'absence de
critères précis pouvant être soumis à un examen indépendant
et public ainsi que l'absence de moyens coercitifs pour assurer
que les ministères respectent leurs engagements nous amènent
à croire que la volonté politique nécessaire à la réalisation
des objectifs n'est pas vraiment présente.
En ce qui concerne la « compétence linguistique adéquate »,
la politique offre une définition :
Il faut entendre la capacité d'un fonctionnaire d'utiliser
le français, l'anglais ou les deux langues officielles selon
le niveau nécessaire de communication lui permettant de s'acquitter
de ses fonctions. Dans la plupart des cas, les fonctionnaires
qui doivent avoir des connaissances de leur seconde langue
officielle n'auront pas besoin de la maîtriser parfaitement.
Ils devront seulement avoir la compétence linguistique exigée
pour s'acquitter de leurs fonctions dans la langue seconde,
que ce soit la capacité de parler, d'écouter, d'écrire ou
de lire dans cette langue, ou tous ces éléments réunis.
Encore une fois, la politique nous laisse dans l'incertitude
et le vague. Le langage utilisé cherche beaucoup plus à rassurer
qu'à envisager effectivement une démarche réelle vers l'égalité
des langues.
Pour atteindre l'objectif recherché par la politique, on a
demandé à chacun des ministères et organismes visés de mettre
au point un plan stratégique qui énoncerait en détail les
mesures nécessaires pour en assurer la mise en oeuvre. Le
délai de réalisation du plan stratégique était de cinq ans.
Comme je l'ai indiqué précédemment, cette élaboration relevait
de chacun des ministères et n'était soumise à aucune vérification
ou contrôle indépendant externe. Pour l'évaluation des besoins
linguistiques des ministères, la population de la province
devait s'en remettre à la bonne volonté des responsables de
ces ministères et à leur appréciation, sous l'oeil bienveillant
du Conseil de gestion.
En 1995, le ministre des Finances, Alan Maher, annoncera que
la politique a atteint ses objectifs, malgré le fait que douze
ministères sur seize n'avaient pas réussi à atteindre les
objectifs fixés dans le plan stratégique. Il soulignait qu'il
ne restait plus que 139,5 postes à combler pour que la province
atteigne enfin un niveau qui lui permettrait d'offrir des
services équitables aux deux communautés linguistiques. Encore
une fois, aucune analyse indépendante et empirique ne viendra
supporter les conclusions du ministre. Les attentes n'étaient
certes pas très élevées si l'on est prêt à conclure qu'un
taux de succès de 25 % (si nous prenons comme baromètre de
mesure les ministères qui ont atteint les objectifs fixés)
peut être jugé satisfaisant.
Le ministre soulignait aussi la réussite de la politique en
affirmant que le nombre de plaintes concernant les services
linguistiques avait diminué. Conclusion pour le moins paradoxale
lorsqu'on sait que la population ne connaît pas la procédure
de dépôt de plainte en cas de refus de service. Il faut se
rappeler qu'au départ, il était prévu que les plaintes pouvaient
être présentées au Bureau de l'Ombudsman. Cette approche sera
modifiée en 1992 lorsque le ministre des Affaires intergouvernementales
annoncera la création d'un comité consultatif chargé notamment
de faire rapport au ministre des Finances et au ministre des
Affaires intergouvernementales concernant les langues officielles.
Ce comité composé de cinq personnes, choisies après consultation
auprès des quatre partis politiques de la province, a pour
mandat de surveiller l'application de la politique, de recevoir
et de vérifier les plaintes, de suivre l'évolution des activités
conçues pour accroître la compréhension entre les deux communautés
linguistiques et de conseiller les ministres à ce sujet. Le
mandat du comité est, certes, très intéressant et son travail
éminemment important; il suffit maintenant de mieux faire
connaître au grand public son existence. Puisque le ministre
des Finances considère que le nombre de plaintes reçues par
le comité est un reflet de la santé des services linguistiques
au Nouveau-Brunswick et puisqu'aucune campagne de sensibilisation
n'a encore été entreprise, je me permets de vous donner le
nom et le numéro de téléphone de la personne responsable :
Madame Catherine D'Entremont
Coordonnatrice des langues officielles
C.P. 6000
Fredericton (N.-B.)
1-800-463-4772
Je peux affirmer, pour avoir eu l'occasion de parler au téléphone
avec des personnes responsables de ce bureau, qu'elles sont
très accueillantes et prêtes à recevoir vos doléances. N'hésitez
pas à faire connaître ce service dans vos milieux. Le ministre
des Finances disposera ainsi d'un plus grand échantillon pour
vérifier l'efficacité de sa politique et il vous en sera très
reconnaissant.
Nous avons connu durant la décennie 1980 dix années de discussions
sur les langues officielles, deux rapports gouvernementaux,
des audiences publiques provinciales, plus de deux cents mémoires,
des recommandations favorisant une refonte draconnienne de
nos politiques linguistiques pour aboutir à une politique
linguistique timide, imprécise et vague. N'ayons pas peur
des mots : la politique linguistique du Nouveau-Brunswick
est un échec. Ce qu'il nous faut, si nous croyons toujours
à l'objectif d'une véritable égalité sur le plan linguistique,
c'est une nouvelle Loi sur les langues officielles,
qui aurait plus de mordant et qui démontrerait de la part
du gouvernement une véritable détermination de favoriser l'égalité,
qui couvrirait des secteurs qui ne sont pas encore touchés
et qui offrirait des recours améliorés, une loi, enfin, qui
serait inspirée de celle que proposait le groupe de travail
Bastarache-Poirier ou encore la SAANB en 1988. (suite
- II. Les garanties constitutionnelles)
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