Le technicien, le philosophe et l'artiste
(suite)
Pierre Foucher
Si le débat est amorcé entre les personnes qui disent que
les droits collectifs n'existent pas et celles qui affirment
qu'ils sont aussi importants que les droits individuels, il
n'en reste pas moins que certains mécanismes ont été mis en
place pour amorcer la mise en affectation de ces droits. Ce
sont des mécanismes où le pouvoir judiciaire joue un rôle
plus effacé que d'habitude. On parle alors plutôt de comités
parlementaires spéciaux, d'enquêtes globales menant au développement
de vastes plans d'action, de négociations politiques conduisant
à l'adoption de lois modifiées qui établissent le cadre d'action
permettant à ces droits collectifs d'exister, de comités d'experts
qui reçoivent les rapports des gouvernements, entendent les
ministres concernés et leur font des recommandations. Le pouvoir
judiciaire n'intervient que pour rappeler à l'ordre le pouvoir
politique, lui intimer de prendre ses responsabilités, mais
sans lui dicter de réponse. On parle ici de mise en oeuvre
non judiciaire des droits, idée controversée en common law,
qui s'est bâtie autour du principe qu'il n'y a pas de droits
sans recours devant des tribunaux ordinaires.
Donc, les modèles existent, les conditions de réalisation
aussi. Or, force est de constater que le Nouveau-Brunswick
accuse de sérieux retards tant sur le plan de la loi et de
la politique linguistique que sur celui plus général de l'égalité
des communautés. Que peut-on retirer des outils qui sont déjà
à notre disposition? Avons-nous épuisé le potentiel des droits
que nous avons déjà?
Reprenons l'inventaire des droits déjà garantis et des mécanismes
de leur application concrète. Nous avons une Loi sur les
langues officielles qui est générale, vague et sans véritable
mécanisme d'application. Nous avons une politique administrative
et un guide de mise en oeuvre, mais qui sont loin d'être clairs
et qui n'ont pas de véritable valeur juridique; il s'agit
seulement de directives internes pour l'organisation de la
fonction publique. Nous avons une Loi 88 que l'on invoque
comme une prière, mais sans la connaître à fond, sans l'avoir
soumise à l'examen de nos tribunaux, sans non plus de mécanismes
formels de mise en oeuvre. Nous avons une reconnaissance constitutionnelle
de ce principe(10), mais sans indication de sa portée réelle.
La Législature du Nouveau-Brunswick n'a pas encore pris ses
responsabilités, ni pour mettre en oeuvre l'article 20 de
la Charte, ni pour profiter du principe d'extension
législative des droits qui est reconnu au paragraphe 16(3)
de la Charte, ni pour assurer un cadre cohérent et
efficace de mise en oeuvre de la Loi 88, encore moins
de la modification constitutionnelle de 1993. Mais
la Législature ou le gouvernement ne sont pas les seuls en
cause ici; nous-mêmes, la « communauté d'expression française
», n'avons pas épuisé tous les recours.
Nous disposons aussi d'un rapport annuel (11), qui ne nous
donne que très peu de renseignements sur les progrès concrets
de la langue de service au public, de la participation équitable
des Acadiens et des Acadiennes à la fonction publique provinciale
et de l'autonomie acadienne par le biais de régions administratives
ou de décentralisation. Il y a effectivement eu une certaine
décentralisation administrative, en éducation et en santé
par exemple, mais cela ne va pas très loin. Les conseils scolaires
comme les corporations hospitalières ou les conseils municipaux
sont de plus en plus coincés entre une population exigeante
qui réclame des services de qualité et un gouvernement qui
coupe les ressources et ordonne la rationalisation des opérations.
Les collèges communautaires et les universités goûtent à la
même médecine. La décentralisation des pouvoirs ne s'est pas
accompagnée de la décentralisation du pouvoir de décider des
budgets.
Au sein de la fonction publique, la politique linguistique
est gérée par un petit bureau au ministère des Finances, probablement
doté de plus d'idées et de bonne volonté que de personnel,
de ressources financières et de visibilité. Nous retrouvons
un comité politique sans mandat juridique, sans pouvoir, sans
procédures claires et annoncées, sans rapport annuel public
nous renseignant sur les plaintes et le sort qu'on leur a
réservé. Bien maigre bilan, en vérité, pour la seule province
officiellement bilingue du Canada! On retrouve plus de droits,
de détails et de mécanismes de mise en oeuvre dans la Loi
8 de l'Ontario que dans ces politiques et rapports, ce
qui n'est pas peu dire puisque la Loi 8 comporte elle-même
des trous. (suite - L'article 2 de notre Loi 88)
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