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Le technicien, le philosophe et l'artiste
(suite)
Pierre Foucher
L'article 2 de notre Loi 88 dit ceci :
Le gouvernement du Nouveau-Brunswick assure la protection
de l'égalité de statut et de l'égalité des droits et privilèges
des communautés linguistiques officielles et en particulier
de leurs droits à des institutions distinctes où peuvent se
dérouler des activités culturelles, éducationnelles et sociales.
Si on pense au réseau associatif, preuve vivante et concrète
de l'application de cet article de la Loi 88 dans le
quotidien, il fait aussi face à ses propres problèmes. Interlocuteur
plus ou moins officiellement reconnu par le pouvoir, soumis
à des contraintes budgétaires qui lui imposent aussi des modifications
dans la façon de livrer les services, les quelque trente associations
du regroupement de concertation des organismes acadiens doivent
sérieusement revoir leur façon de fonctionner s'ils veulent
encore exister dans cinq ans. Il n'y a pas trente- six solutions,
il n'y en a que deux : dépenser moins ou trouver plus d'argent
ailleurs. Cela demande une grande clarté de vision, une volonté
très ferme, un consensus et de l'imagination.
Nous avons aussi des outils constitutionnels dont nous ne
nous servons pas beaucoup. La modification constitutionnelle
de 1993 n'est-elle qu'une coquille vide, un énoncé de
principe ou un véritable droit exécutoire? L'article 20 de
la Charte concernant le droit aux services publics
dans la langue de son choix est-il toujours respecté par le
gouvernement? À qui s'applique-t-il? Je pense que nous n'avons
même pas effleuré tout le potentiel qui se trouve dans la
Constitution. Tout se passe comme si ces droits n'intéressaient
ni la population, ni le gouvernement, et qu'une fois qu'ils
sont reconnus, on les laisse dormir. Certes, les explications
de ce phénomène sont nombreuses : méconnaissance des droits,
manque de ressources financières et humaines, manque de détermination,
crainte d'une réaction négative de plusieurs éléments de la
population anglophone de la province. Cela démontre la nature
spéciale des droits linguistiques et la nécessité de compléter
les recours judiciaires par une loi complète et des recours
administratifs faciles, économiques et efficaces. Le recours
judiciaire a pourtant son efficacité, lui aussi. Les parents
francophones de presque partout au pays n'ont pas attendu
aussi longtemps que nous pour saisir les tribunaux de litiges
et questions au sujet de leurs droits scolaires (12), ce qui
a indirectement conduit à la création de nouvelles écoles
françaises et de commissions scolaires francophones... Nos
droits constitutionnels sont comme un livre qui n'a pas encore
été ouvert.
Une mise en oeuvre complète des droits linguistiques et de
l'égalité des communautés doit s'articuler autour de certains
principes fondamentaux, qui ont tous été exprimés déjà, mais
qu'il faut encore rappeler.
1) Il faut une approche globale qui implique le pouvoir politique
(au moyen de comités parlementaires, par exemple), le pouvoir
administratif et le pouvoir judiciaire. La volonté politique
doit être claire et forte, et ses défenseurs doivent pouvoir
répondre clairement et efficacement aux allégations des groupes
anti-bilinguisme. L'administration doit savoir clairement
à quoi s'attendre et participer directement à la mise en oeuvre
de la loi et des politiques. Les tribunaux doivent d'abord
être saisis des litiges avant de pouvoir se fonder sur de
véritables droits clairement exprimés pour en déterminer l'application
à des situations précises et développer des recours appropriés.
2) Il faut un organisme indépendant de mise en oeuvre, doté
du pouvoir d'initier ses propres enquêtes et de ceux de recevoir
les plaintes et de formuler des propositions. Cet organisme
doit relever directement de l'Assemblée législative. À ce
propos, on commence à émettre l'idée de confier au Commissariat
fédéral aux langues officielles la responsabilité de la mise
en oeuvre de la loi provinciale. C'est constitutionnellement
possible, mais encore faudrait-il qu'il y eût une loi digne
de ce nom à appliquer... Cela rendrait le commissaire responsable
devant l'Assemblée législative de l'exécution des obligations
que la loi provinciale lui confierait. Est-ce souhaitable?
3) Puisque nous n'avons pas encore épuisé le potentiel de
nos droits constitutionnels, nous devrions élaborer, très
rapidement, une stratégie de revendication appuyée par des
causes que financerait le programme de contestation judiciaire.
Cette stratégie serait à double volet : d'une part, des affaires
évidentes, qui permettent à la Cour de dégager des principes
intéressants et créent un momentum favorable, qui établissent
une jurisprudence positive (13); d'autre part, dans une seconde
étape, des cas limites, qui présentent de plus grands risques,
mais permettent de mesurer la portée et l'étendue des droits
garantis.
4) Il faut clairement distinguer l'objectif de services de
qualité égale, l'objectif du droit des fonctionnaires de travailler
dans leur langue et l'objectif beaucoup plus vaste d'assurer
l'autonomie du peuple acadien et son développement égal avec
la communauté anglophone. Les objectifs de service au public
et de langue de travail du fonctionnaire sont distincts de
ceux de représentation équitable et de pouvoir décisionnel
ou d'autonomie administrative ou politique.
Pour continuer avec l'analogie fédérale, les fonctionnaires
québécois à Ottawa ne sont ni la cause ni la solution au problème
de la représentation politique des Québécois au cabinet fédéral,
de la prise en compte des intérêts du Québec dans les politiques
et décisions du gouvernement fédéral et du partage des compétences.
La présence suffisante de fonctionnaires francophones à Ottawa
est certes un objectif important, mais ce n'est qu'un des
éléments du dossier, une des pièces du casse- tête. Si le
bilinguisme officiel était le seul moyen d'intégrer le Québec
au sein du Canada, les débats constitutionnels de la dernière
décennie et le prochain référendum québécois montrent bien
qu'il a échoué. En réalité, l'objectif de la loi fédérale,
tel que celle-ci l'exprime elle-même en son article 2, est
plus modeste : permettre la mise en oeuvre des droits constitutionnels
à l'égalité linguistique au Canada; favoriser l'épanouissement
des communautés linguistiques minoritaires; préciser les rôles
et responsabilités des instances gouvernementales dans la
mise en oeuvre de ces objectifs. Ces objectifs-là sont clairs
et simples; ils sont réalisés dans la loi et il y a des gens
qui s'en occupent en y mettant tous les efforts voulus et
tout leur talent.
5) Dans le contexte économique actuel, les services gouvernementaux
directs à la population diminuent, on privatise et on laisse
l'entreprise privée être la maître d'oeuvre de plusieurs missions
et mandats qui relevaient auparavant des autorités publiques.
Les recommandations du rapport Bastarache- Poirier sont aussi
pertinentes aujourd'hui qu'en 1982, quant aux contrats d'adhésion,
aux contrats de consommation, aux services professionnels,
mais il faut y ajouter ce volet que la privatisation ne peut
se faire aux dépens de l'accès au service dans les deux langues.
La technologie rend d'ailleurs cela bien plus facile qu'il
y a vingt-cinq ans... Une clause de « préservation des droits
acquis » au cas de privatisation de services ou de remise
de responsabilité au secteur privé serait donc un élément
essentiel de la mise en oeuvre.
6) En ce qui concerne la Loi 88 et les mécanismes éventuels
d'application, il ne faut pas trop compter sur le pouvoir
judiciaire, mais chercher des moyens de mise en oeuvre politique
et administrative. Cela pourrait facilement faire partie de
l'un des mandats d'un organisme administratif autonome et
faire l'objet de rapports auprès d'un comité parlementaire.
On pourrait former, comme on le fait dans les instances internationales,
un groupe d'experts chargé de concevoir des analyses et des
interprétations, de recevoir des rapports périodiques du gouvernement,
d'entendre des représentants des groupes de pression et de
faire des constatations publiques. Il s'agit d'organismes
non judiciaires dont le mandat comporte beaucoup plus d'aide
technique, de coopération et de promotion que de sanction
judiciaire. Les études présentées lors de notre colloque,
par exemple, devraient être publiées et largement diffusées,
analysées et commentées; un comité d'experts pourrait demander
aux représentants gouvernementaux ce qu'ils pensent de ces
études et les inviter à lui faire des recommandations.
Quant à l'égalité réelle, ni la Loi 88 elle-même ni
la modification constitutionnelle de 1993 ne parlent
d'égalité politique, de pouvoir et d'institutions autonomes.
Ces questions- là débordent le cadre linguistique et se débattent
dans les arènes politiques. La mise en oeuvre de droits collectifs
passe donc par des engagements gouvernementaux et des structures
dotées de pouvoirs et de ressources véritables. Le but des
structures politiques est de faire participer pleinement les
membres de la communauté aux décisions collectives, en y intégrant
la défense des intérêts de celle-ci et sa vision des choses.
On ne peut réaliser l'égalité par des lois, si bien rédigées
soient-elles. Ne cherchons pas à faire jouer aux lois et aux
constitutions un rôle qui ne leur sied pas. Elles fournissent
le cadre, les valeurs, les principes. Ce sont les hommes et
les femmes qui leur donnent vie. Après tout, les pires dictatures
d'Amérique du Sud s'appuyaient sur les constitutions les mieux
rédigées du globe... Les lois protègent les minorités, elles
ne créent pas l'égalité. Elles fournissent des outils inutiles
si on ne s'en sert pas. Ayons une vision claire de ce que
nous voulons. La loi pourra ensuite servir à transcrire cela
dans des structures et un encadrement juridique.
Voilà donc pour les aspects techniques de la mise en oeuvre.
Le philosophe peut maintenant se poser quelques questions
fondamentales lorsqu'il prend du recul face à son sujet et
le replace dans une perspective plus générale.
Dès le lendemain de l'élection provinciale de 1982, qui voyait
les conservateurs portés au pouvoir par une grande vague francophone,
Léon Thériault affirmait ceci :
En somme, il nous faut pratiquement reprendre l'étude de la
question autonomiste à son point de départ, tout en gardant
bien en vue les éléments les plus importants de notre cheminement
politique récent.
Somme toute, il n'y a pas de grand problème autonomiste ou
même simplement politique qui soit actuellement débattu en
Acadie. Les forces nationalistes semblent végéter dans le
plus grand des désarrois.
Si tel était le cas en 1983, qu'en est-il en 1995, après une
crise constitutionnelle sans précédent, qui a mobilisé les
énergies et l'attention, où nous avons tenu un rôle important,
mais dont les résultats n'ont pas été à la hauteur des attentes,
après une récession très dure, à l'ère de la rigueur budgétaire
et des compressions sévères? Nous sommes maintenant entrés
dans l'économie mondiale, les décisions prises à Singapour
par un courtier trop ambitieux ou les soubresauts du peso
mexicain ont une incidence directe et immédiate sur les taux
d'intérêt de nos hypothèques. On nous annonce deux cents chaînes
de télévision. Internet nous propose plus de bases de données
et de groupes de discussion que nous ne pourrons jamais en
fréquenter dans toute notre vie. L'égalité est-elle encore
à l'ordre du jour? Est-elle encore pertinente?
Le Congrès Mondial Acadien de l'année dernière fut une grande
manifestation collective, belle, bonne et nécessaire; mais
avait-il un projet collectif à montrer au monde?
Les gens veulent-ils encore revendiquer le droit à l'égalité?
Sont-ils tout simplement heureux d'être des Néo- Brunswickois
et des Néo-Brunswickoises bilingues, de travailler à répondre
au téléphone et de chercher à sauver le peu de poisson qui
reste dans la mer?
Les progrès de la société acadienne sont aussi grands que
le sont les défis qui la confrontent. Il y a des artistes
acadiens qui se produisent sur la scène internationale; y
a-t-il un art acadien? Il y a des écoles homogènes; y a-t-il
un projet éducatif acadien? Il y a des gens d'affaires francophones
qui ont très bien réussi; y a-t-il pour autant une économie
acadienne, une façon acadienne de faire des affaires? Il y
a des juristes francophones qui sont maintenant au service
de la population, il y a des juges francophones à chaque degré
de juridiction; y a-t- il une common law acadienne? Il y a
des politiciens et des politiciennes acadiens et francophones,
que nous avons élus et qui nous représentent à Fredericton;
y a-t-il un pouvoir acadien et francophone? Plusieurs Acadiens
et Acadiennes font maintenant partie de la haute fonction
publique; ces personnes, réussissent- elles à faire valoir
la vision acadienne de la gestion des dossiers, de l'administration?
(suite
- L'égalité, pour quoi faire?)
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