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Diagnostic sur la vitalité de la communauté
acadienne du Nouveau-Brunswick (suite)
Rogrigue Landry
Vitalité ethnolinguistique
Un concept souvent utilisé pour faire l'étude de phénomènes
tels l'assimilation linguistique, l'acculturation ou la survivance
des minorités linguistiques est celui de vitalité ethnolinguistique
(Giles, Bourhis et Taylor, 1977). Selon ce concept, toute
communauté ethnolinguistique ne pourra survivre, c'est-à-dire
demeurer une entité distincte et active dans ses contacts
avec d'autres communautés ethniques ou culturelles, que si
elle possède un certain nombre de ressources sur le plan démographique,
un statut au sein de la société, du moins dans le territoire
qu'elle habite, le contrôle des institutions sociales essentielles
au maintien d'une vie communautaire. En d'autres termes, pour
que la langue et la culture d'une communauté restent vivantes
et puissent s'épanouir, et surtout se transmettre d'une génération
à l'autre, il n'est pas suffisant d'avoir une collectivité
de membres. Même un nombre relativement élevé de locuteurs
natifs d'une langue peuvent rapidement cesser d'utiliser cette
langue, perdre leur compétence linguistique et interrompre
l'intégration de leur culture si les membres de cette collectivité
n'ont pas un espace social commun, des endroits privilégiés
où ils peuvent partager leur culture, vivre des expériences
communes et communiquer dans leur langue. Pour assurer la
vitalité d'une langue et d'une culture, les personnes qui
les partagent doivent constituer plus qu'une collectivité.
Elles doivent devenir une « communauté », c'est-à-dire un
groupe qui partage une identité, une culture et une histoire.
(Fishman, 1989.)
Nous oublions parfois le sens fondamental des mots que nous
utilisons trop souvent. Le Petit Robert définit le
mot communauté comme « Groupe social dont les membres vivent
ensemble, ou ont des biens, des intérêts communs ». La recherche
en sociologie du langage a établi que les minorités linguistiques
qui n'ont pas un certain degré de « complétude institutionnelle
» (Breton, 1964) ou d'organisation sociale (Allardt, 1984),
c'est-à-dire un accès aux institutions qui établissent des
frontières communautaires et qui forgent l'identité des membres
de la communauté, ne pourront pas continuer d'exister. Certains
chercheurs font la prédiction que sur plus de 6 000 langues
actuellement parlées dans le monde, plus de la moitié disparaîtront
d'ici un siècle.
Garder la langue française vivante au Nouveau-Brunswick n'est
pas seulement une question de préférence ou de volonté personnelle,
même si la profondeur de nos convictions et le degré de notre
engagement personnel peuvent jouer un rôle significatif dans
nos contextes de vie particuliers. Un peu comme un enfant
qui passe à l'âge adulte le jour où il devient autonome et
responsable de son développement personnel et de son devenir,
la communauté francophone et acadienne du Nouveau-Brunswick
atteindra le degré de vitalité nécessaire à sa survie et à
son émancipation en devenant autonome et responsable de son
avenir par le contrôle des institutions essentielles à une
véritable vie communautaire. C'est là le véritable sens de
la dualité linguistique. Cette affirmation ne s'appuie pas
sur des convictions idéologiques, mais sur des recherches
empiriques qui démontrent que les compétences langagières
et le désir d'intégrer leur communauté chez les membres d'un
groupe linguistique sont davantage déterminés par la vitalité
de leur communauté que par les qualités personnelles des individus.
(Voir Landry et Allard, 1990, 1992.)
Pourquoi le contrôle de ses propres institutions et la représentation
au sein d'un certain nombre d'institutions clés sont-ils essentiels
au maintien de la langue et de la culture acadiennes? Pour
répondre à cette question, revenons au concept de vitalité
ethnolinguistique et appliquons-le à la communauté francophone
du Nouveau-Brunswick. La vitalité ethnolinguistique signifie
que la communauté doit avoir un nombre minimal de membres
et une autonomie institutionnelle suffisante pour cumuler
le capital linguistique nécessaire à sa survie. J'utilise
l'expression capital linguistique dans son sens sociologique
(Bourdieu, 1982). C'est un capital social (Coleman, 1987),
une ressource disponible aux membres qui contribue à l'ensemble
de la communauté. Le cadre conceptuel que nous utilisons nous
permet de déterminer quatre sources de capital linguistique
chez la minorité francophone du Nouveau-Brunswick ou chez
toute autre communauté linguistique. (Voir Landry & Allard,
1990, 1994a). Ces quatre catégories de capital linguistique
sont le capital démographique, le capital politique,
le capital économique et le capital culturel.
Premièrement, une minorité linguistique doit avoir un minimum
de capital démographique. Ce capital est constitué
du nombre de membres de la communauté, de leur représentation
proportionnelle par rapport à l'ensemble de la population
et du degré de concentration des membres de la communauté
sur un territoire. Une communauté ayant un nombre élevé de
membres, représentant une proportion importante de la population
totale et vivant de façon concentrée sur un territoire aura
normalement un haut degré de vitalité démographique. Cette
vitalité est associée à d'autres variables telles le taux
d'immigration et d'émigration, le taux de fécondité des familles
et les degrés d'endogamie et d'exogamie (mariages culturellement
homogènes ou mixtes).
On sait que les quelque 250 000 francophones du Nouveau-Brunswick
constituent environ le tiers de la population provinciale.
Mais, les concentrations de population francophone varient
sur le territoire. Environ 94 % des francophones du Nouveau-Brunswick
résident dans une zone qui longe la frontière nord (le Nord
et le Nord-Ouest) et la frontière est de la province (le Nord-Est
et le Sud-Est). Seulement 6 % des francophones du Nouveau-Brunswick
demeurent dans le Centre et le Sud-Ouest de la province (Cartwright,
1988). Les plus fortes concentrations francophones résident
dans le Nord de la province; 60 % des francophones habitent
les régions du Nord-Ouest et du Nord-Est. Environ le tiers
des francophones du Nouveau-Brunswick habitent le Sud-Est
de la province. Les soldes migratoires au Nouveau-Brunswick
ont fluctué entre 1971 et 1986 (Bernard, 1990), les francophones
qui entrent au Nouveau-Brunswick étant parfois plus nombreux
que ceux qui en sortent (+ 3 135 entre 1971 et 1976, et +
1 004 entre 1981 et 1986), et parfois moins nombreux (- 580
entre 1976 et 1981). Les anglophones entrant dans la province
ont été plus nombreux que ceux qui en sont sortis entre 1971
et 1976 (+ 6 119), mais moins nombreux depuis (-5 115 entre
1976 et 1981, et - 1 771 entre 1981 et 1986).
Le taux de fécondité des francophones qui était, entre 1956
et 1961, 28 % plus élevé que celui des anglophones a graduellement
diminué pour atteindre un taux de 5 % moins élevé que celui
des anglophones entre 1981 et 1986 (Bernard, 1990). Le taux
de continuité linguistique, c'est-à-dire la proportion de
la population de langue maternelle française qui a déclaré
parler habituellement le français à la maison, était de 90,5
% en 1981, 88,4 % en 1986, et 89 % en 1991. Chez les enfants
d'âge scolaire (5-17 ans) de couples endogames, c'est-à-dire
où le père et la mère sont francophones, le taux de conservation
du français est de 97,1 % tandis que, chez ceux de couples
exogames (ou de mariages mixtes), le taux de conservation
du français comme langue d'usage n'est plus que de 27,3 %
(CNPF, 1994). Pour les enfants d'un foyer monoparental où
le père ou la mère est francophone, le taux de conservation
du français est de 86 %. Le taux de continuité linguistique
peut également varier en fonction de l'âge de la personne.
Plus la personne vivant en contexte minoritaire s'éloigne
de son foyer familial pour s'établir dans un emploi et créer
une famille, plus faible est normalement le taux de continuité
linguistique. Au Nouveau-Brunswick en 1986, le taux de conservation
du français est de 96,3 % chez les enfants de 0 à 9 ans, mais
diminue graduellement pour atteindre 82,9 % chez les personnes
de 45 à 49 ans. Reflet probable des temps passés où les personnes
vivaient dans des milieux francophones plus homogènes, le
taux de conservation du français passe de 84 % à 87,4 % entre
l'âge de 50 ans et de 80 ans et plus. (Pour une analyse démolinguistique
plus approfondie, voir Roy, 1993.)
Une deuxième catégorie de capital linguistique est
le capital politique. On peut estimer ce capital à
partir d'une variété d'indices : le degré de représentation
des membres de la communauté au sein des gouvernements et
dans la hiérarchie des pouvoirs décisionnels, le degré d'usage
de la langue du groupe dans les services publics (au fédéral,
au provincial et au municipal), y compris l'affichage public,
les droits linguistiques conférés et la traduction de ceux-ci
dans les règlements et politiques administratives et le pouvoir
de pression et d'influence des groupes sociaux ou mouvements
représentant le groupe. Nul doute que nous pourrions trouver
de nombreux indices positifs du pouvoir politique acadien,
et l'inscription de la Loi 88 dans la Constitution canadienne
donne un statut légitime à la communauté francophone du Nouveau-Brunswick.
Toutefois, les nombreuses recommandations du rapport Poirier-Bastarache
en 1982 et du rapport Guérette-Smith en 1986 qui sont restées
lettre morte démontrent que la Loi sur les langues officielles
de 1969 et la Loi sur l'égalité des deux communautés linguistiques
de 1981, dans leurs applications, n'ont pu répondre à toutes
les aspirations de la communauté acadienne. (Voir aussi Bastarache
et Ouellet, 1993; Doucet, 1993.) La journée de réflexion que
nous tenons aujourd'hui en est une manifestation flagrante.
Une troisième catégorie de capital linguistique est
le capital économique. Celui-ci se reflète dans le
degré d'usage de la langue dans les nombreuses dimensions
du système économique, par exemple dans le milieu du travail,
dans les commerces, les industries et les établissements financiers.
Le statut socioéconomique des membres de la communauté qui
se manifeste par un pouvoir d'achat global peut également
se transposer en capital linguistique. Le phénomène
de l'affichage commercial est en quelque sorte un indice de
la vitalité économique d'une langue. Même si le phénomène
de l'affichage ne traduit pas à lui seul toutes les dimensions
de la vitalité économique dans une région, il représente pour
la communauté un symbole puissant de son statut sur le territoire.
L'affichage public et commercial démarque un territoire, informe
sur le statut relatif des communautés linguistiques en contact
et constitue ce que nous pouvons appeler le « paysage linguistique
» d'une communauté. (Bourhis, 1992; Landry et Bourhis, en
préparation; Leclerc, 1989.) Une recherche récente menée dans
28 municipalités du Sud-Est du Nouveau-Brunswick, toutes majoritairement
francophones, a montré qu'en moyenne, 63,4 % des affiches
commerciales étaient unilingues anglaises ou à dominance anglaise.
Cette situation de fait indique que, malgré un capital
démographique élevé dans de nombreuses municipalités,
le capital économique de la communauté francophone
refuse de se manifester et se retire du paysage linguistique
dans le territoire habité. (Voir Beaudin et Leclerc, 1993,
pour une analyse récente de l'économie acadienne.)
Finalement, un quatrième champ dans lequel se développe le
capital linguistique d'une communauté est celui de
la culture. Le capital culturel d'une communauté englobe
l'ensemble des ressources et institutions qui ont pour rôle
l'échange d'informations et la transmission de la culture
de la communauté. Toute communauté linguistique doit avoir
des institutions dans lesquelles la culture du groupe peut
être vécue et partagée par ses membres. Cruciales à la survie
d'un groupe et à la transmission culturelle d'une génération
à l'autre sont les institutions éducatives : garderies, maternelles,
écoles publiques, collèges, universités et autres établissements
d'enseignement postsecondaire ou même d'alphabétisation.
Un autre élément essentiel au capital linguistique,
surtout dans cette ère d'information que toutes les sociétés
sont en train d'intégrer, sont les mass médias, lesquels sont
maintenant parmi les plus puissants agents de socialisation
et de transmission culturelle. Il faut compter comme médias
de communication non seulement les médias traditionnels comme
la presse, le cinéma, la télévision et la radio, mais les
nombreuses manifestations artistiques et culturelles (la musique
étant un élément socialisant très puissant auprès de la jeunesse)
et les autres moyens modernes de communication associés au
phénomène récent de l'autoroute électronique.
Dans le domaine culturel, la vitalité de la communauté acadienne
et francophone du Nouveau-Brunswick peut être perçue comme
forte ou faible, selon les éléments culturels que nous choisissons
d'accentuer. Le degré de contrôle que les francophones du
Nouveau-Brunswick ont de leur système scolaire est souvent
cité en exemple. (Voir Martel, 1991.) Nous pouvons être fiers
des trois centres universitaires constituant l'Université
de Moncton et de notre réseau de collèges communautaires.
(Pour une analyse historique de l'enseignement en français
au Nouveau-Brunswick et dans les Maritimes, voir Couturier-LeBlanc,
Godin et Renaud, 1993.) En revanche, la dominance anglo-américaine
des mass médias semble contribuer à l'homogénéisation des
cultures. Francophones et anglophones du Nouveau-Brunswick
connaissent davantage Bart Simpson et Kurt Cobain que les
artistes les plus renommés au sein de leur propre culture.
Pour les francophones, il n'y a pas seulement acculturation,
mais celle-ci se fait à partir de la langue anglaise, ce qui
contribue à l'assimilation linguistique. (Pour une analyse
historique des médias en Acadie, voir Beaulieu, 1993.)
Voilà quatre sources de capital linguistique pour la
communauté francophone du Nouveau-Brunswick. L'ensemble de
ce capital linguistique cumulé sur les plans démographique,
politique, économique et culturel compose la vitalité ethnolinguistique
« objective » de la communauté acadienne. Je dis vitalité
« objective » parce que nous pouvons la mesurer et l'estimer
à partir d'un certain nombre d'indices empiriques. Dans une
perspective scientifique, on peut en faire une analyse impartiale
et détachée.(suite - Vécu langagier)
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