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Diagnostic sur la vitalité de la communauté acadienne du Nouveau-Brunswick (suite)

Rogrigue Landry



Vécu langagier
Il serait possible de continuer à faire une analyse de la vitalité de la communauté francophone du Nouveau-Brunswick, surtout en comparant différentes régions en fonction des indices de capital démographique, de capital politique, de capital économique et de capital culturel. Mais cela nous donnerait-il un véritable diagnostic de la vitalité de la communauté acadienne? Aussi intéressante et fructueuse que serait cette analyse sociologique, elle demeurerait liée à des ressources et à des institutions; elle ne traduirait pas l'âme, le vécu des personnes qui composent la communauté acadienne du Nouveau-Brunswick.

Pour continuer d'établir notre diagnostic, il convient d'analyser le vécu langagier des francophones du Nouveau-Brunswick. Il faut vérifier si le nombre de francophones dans une région et la présence d'un certain nombre d'institutions et de ressources se traduisent par une véritable vie française dans la population. Notre modèle conceptuel (voir Landry et Allard, 1990, 1994a) suppose que plus la communauté francophone exerce un contrôle sur ses propres institutions ou plus elle est représentée au sein d'institutions clés, plus fréquents seront les contacts avec la langue française et plus nombreuses seront les occasions de l'utiliser au sein d'une grande variété d'institutions communautaires. Il importe donc de voir si les différences de vitalité des communautés francophones sur le territoire du Nouveau-Brunswick se reflètent dans le vécu des francophones habitant les diverses régions.

Notre hypothèse est que le capital linguistique d'une communauté sur les plans démographique, politique, économique et culturel se traduit dans le vécu langagier des membres de la communauté. Plus fort sera le capital démographique francophone, plus nombreuses seront les occasions d'utiliser la langue française sur le plan social, c'est-à-dire avec la famille, la parenté, les voisins, les amis et lors de rencontres dans le quartier. Le capital économique francophone devrait être attesté par le vécu des personnes dans les expériences de travail, les contacts avec les établissements commerciaux et financiers et dans les contacts avec l'affichage commercial. Le capital politique se transpose dans le vécu langagier des francophones en influençant les probabilités d'utiliser le français dans les contacts avec une variété de services publics et parapublics. Enfin, le capital culturel de la communauté francophone devrait se transposer dans le vécu culturel des francophones, soit dans les services religieux, la consommation des médias (journaux, livres, magazines, émissions de radio et de télévision, musique, films, etc...) et dans les expériences éducatives ou de scolarisation. J'utilise maintenant les résultats de notre enquête récente (Landry et Allard, 1994a) pour tracer un profil sommaire du vécu langagier des adultes francophones du Nouveau-Brunswick (voir figure 1). Pour comprendre les données présentées, il faut noter que les scores moyens se distribuent sur une échelle graduée de 5 points. Un score de 1 signifie que l'expérience langagière est entièrement en anglais, alors qu'un score de 5 signifie que le vécu langagier est entièrement en français. Un score de 3 signifie que les deux langues sont utilisées également. Les scores de 2 et 4 s'interprètent, respectivement, comme des expériences vécues surtout en anglais ou surtout en français.

Les données sont présentées pour illustrer de façon distincte le vécu langagier des francophones de quatre régions du Nouveau-Brunswick. La région du Centre/Sud-Ouest regroupe seulement 7,3 % des francophones du Nouveau-Brunswick. Dans cette région, la vitalité démographique et institutionnelle des francophones est très faible; les francophones représentent moins de 5 % de la population des comtés constituant cette région. Dans le Sud-Est, les francophones représentent, selon les comtés, de 26 % à 75 % de la population, et environ le tiers (33,4 %) de tous les francophones du Nouveau-Brunswick habitent cette région. La région du Nord-Ouest regroupe les personnes du comté de Madawaska (91 % de francophones), de la partie nord du comté de Victoria (39 % de francophones) et de la partie ouest du comté de Restigouche (57 % de francophones), excluant la ville de Campbellton, que nous avons placée dans la région du Nord-Est. Cette région du Nord-Ouest regroupe 21,6 % des francophones du Nouveau-Brunswick. Finalement, la région du Nord-Est comprend 37,7 % des francophones du Nouveau-Brunswick. Ils habitent le comté de Gloucester (80 % de francophones) et la partie est du comté de Restigouche.

Les résultats présentés à la figure 1 permettent de dégager trois profils distincts dans le vécu langagier des francophones du Nouveau-Brunswick. Tel que le prédit notre modèle conceptuel, c'est dans la région du Centre/Sud-Ouest où la vitalité ethnolinguistique francophone est la plus faible et que le vécu langagier est le moins francophone. Dans cette région, les contacts sociaux sont bilingues (autant anglais que français), mais dans tous les autres domaines il y a dominance de la langue anglaise.

Un deuxième profil est celui du Sud-Est. Pour ce groupe, les contacts sociaux se font surtout en français. Le vécu langagier économique et politico-gouvernemental se fait davantage en français qu'en anglais, mais on y observe une présence relativement forte de l'anglais. En moyenne, les francophones de ce groupe disent être à peu près également en contact avec l'anglais et le français dans le domaine culturel et dans celui de l'affichage. Toutefois, des analyses détaillées des contacts avec les médias montrent que pour la télévision, le cinéma et la musique, il y a tendance vers une forte dominance de la langue anglaise. En ce qui concerne l'affichage commercial, comme il est mentionné ci-dessus, des analyses objectives indiquent que l'affichage est nettement à dominance anglaise.

Les profils du Nord-Est et du Nord-Ouest sont suffisamment semblables pour n'en constituer qu'un seul. On y observe une dominance de la langue française dans le vécu langagier social, économique et politique. On rapporte un vécu langagier surtout francophone dans les domaines du culturel et de l'affichage commercial. Dans ces domaines, les contacts avec la langue française sont légèrement plus faibles dans le Nord-Ouest que dans le Nord-Est. Même dans ces régions du Nord qui regroupent environ 60 % de la population francophone du Nouveau-Brunswick et qui comptent les plus hauts niveaux de vitalité ethnolinguistique, on peut constater des signes inquiétants dans le vécu langagier sur les plans de l'affichage commercial et des médias, particulièrement en ce qui concerne la télévision, les vidéocassettes, le cinéma et la musique.

Pour l'ensemble des francophones de la province, nous avons pu constater un effet de génération dans le degré de francité du réseau familial, effet qui semble indiquer que sur trois générations il y a une tendance à moins utiliser le français entre les membres de la famille. Sur le plan provincial, l'utilisation du français entre les membres d'une même famille semble diminuer d'une génération à l'autre. Si 88 % des répondants ont indiqué utiliser uniquement le français avec leurs parents, ce pourcentage diminue à 82 % lorsque les contacts sont avec leurs frères et soeurs et à 75 % lorsque les contacts sont avec leurs enfants.

Les données sur l'utilisation de la langue française au foyer nous ont permis de calculer un taux d'assimilation à l'aide d'une formule de calcul similaire à celle des recensements. Selon cette formule, les taux d'assimilation linguistique vers l'anglais seraient de 59 % dans la région du Centre/Sud-Ouest, 16,5 % dans le Sud-Est, 1,99 % dans le Nord-Ouest et de 3,2 % dans le Nord-Est. Le taux provincial serait de 11,4 %, ce qui se traduit en un taux de conservation linguistique de 88,6 %, chiffre quasi identique à celui de 88,4 %, rapporté par Bernard (1990) dans son analyse des données du recensement de 1986, et à celui de 89 %, calculé à partir des données du recensement de 1991. Ces données proviennent d'un échantillon adulte (18 ans et plus). Il n'existe pas de recherche ayant fait la même analyse du vécu langagier chez les jeunes d'âge scolaire. Une recherche effectuée avec mon collègue Réal Allard (Landry et Allard, 1994b) dans cinq polyvalentes francophones montre la dominance des médias anglophones dans les régions de Bathurst, de Bouctouche et de Dieppe-Moncton et, sur la plupart des variables étudiées, met en évidence l'impact de la vitalité ethnolinguistique des régions habitées. Ces données ont été recueillies, il y a déjà dix ans, en 1985. Une recherche plus récente effectuée par Alcide Godin et Aldéo Renaud (1994) auprès des jeunes de 11e et 12e année dans 11 polyvalentes francophones a utilisé plusieurs questions semblables à celles que nous posions dans notre enquête auprès des adultes. Ce même sondage a été mené en 1993, en 1988 et en 1983. Les données de 1993 ont été adaptées pour faire un profil similaire à celui présenté ci-dessus (voir figure 2).

Il est intéressant de constater chez les jeunes du secondaire les trois mêmes profils distincts que chez la population francophone adulte, pour les domaines du social, de l'économique et du culturel. Signe inquiétant, à l'exception des élèves du Sud-Ouest qui proviennent d'une seule école (le Centre communautaire Ste-Anne), les scores des régions respectives reflètent une utilisation plus faible du français chez les jeunes que chez les adultes. C'est à l'école et dans leur famille que les jeunes disent utiliser davantage le français.(suite - Variables psycholangagières)


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