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RÉALITÉS HISTORIQUES ACADIENNES


 

Le nationalisme acadien


Marie-Claire Pitre
Frédéricton
juin 1998


Formation de l’identité collective, 1860-1900.
L’émergence du nationalisme acadien s’effectue au cours de la période 1860- 1880. Elle est précédée de la levée des interdits pesant sur la population catholique, de l’arrivée d’une génération plus prospère et d’une croissance démographique importante. Le nationalisme naissant est signalé par la création d’institutions acadiennes tels les couvents, le premier collège (le Collège Saint-Joseph) à Memramcook en 1864 et le premier journal de langue française (le Moniteur Acadien) à Shédiac en 1867. Notons que ces instruments culturels ont tous bénéficié de l’appui des membres du clergé d’origine française et canadienne française et de l’historien français Edmé Rameau de Saint-Père qui appréciaient grandement les valeurs traditionnelles de la société acadienne.

L’Acadie est en effet restée fidèle à ses traditions. La famille, la paroisse, la religion sont au coeur de la réalité acadienne. La population acadienne vit en marge de l’État. L’élite marchande et politique restera longtemps anglo-protestante. Les frontières provinciales importent peu pour ce peuple disséminé dans les Maritimes. Ces Acadiens prennent leur destin en main et voient, à l’aide de communautés religieuses, à la mise sur pied d’écoles, de couvents et d’hôpitaux.

Ces initiatives vont permettre la naissance d’une élite cléricale acadienne. Et c’est au sein de cette élite acadienne que la prise de conscience collective acadienne prend forme. En 1880, la Société Saint-Jean Baptiste organise un congrès de tous les francophones de l’Amérique du nord. Plus d’une centaine d’Acadiens s’y rendent et participent à la Commission qui leur est réservée. C’est là qu’est prise la décision de tenir une réunion à Memramcook l’année suivante "pour s’occuper des intérêts généraux des Acadiens".

Les nationalistes d’alors estiment que les Acadiens doivent se définir en tant que peuple et s’unir sous des symboles nationaux. Au cours de la première convention qui a lieu en 1881 au Collège Saint-Joseph de Memramcook, les délégués adoptent une fête nationale (le 15 août, fête de l’Assomption) et prennent position sur l’éducation, l’agriculture, la colonisation, l’émigration et le rôle de la presse. On y forme également la Société nationale l’Assomption, un substitut de gouvernement qui représente et qui défend les intérêts de la population acadienne des Maritimes. (Dorénavant dans ce texte, cette société nationale sera identifié par l’acronyme SNA.)

La SNA organise ensuite d’autres congrès. C’est au cours du congrès de 1884 que l’on adopte le drapeau et l‘hymne national acadien. Les nationalistes acadiens concentrent surtout leurs revendications collectives au domaine l’éducation et au domaine religieux. L’association langue et foi explique pourquoi le thème de la longue lutte pour l’acadianisation de l’église catholique (1881-1912) est porteur de la lutte contre l’assimilation.

Le nationalisme acadien se nourrit du passé et de mythes : on se reconnaît dans le poème Évangéline de Longfellow. La déportation d’abord, et la survivance acadienne ensuite, marqueront longtemps le discours nationaliste acadien.


Évolution du nationalisme acadien, 1900-1973.
Au cours du XX e siècle, le nationalisme acadien évolue et se diversifie. Très tôt, des organismes sectoriels sont mis sur pied pour répondre à des besoins particuliers. Ces nouvelles associations, telle l’Association des instituteurs acadiens de l’Île-du-Prince-Édouard (qui crée en 1919 la Société Saint-Thomas-d’Aquin), éclipseront la Société nationale l’Assomption. La Société l’Assomption (société mutuelle d’assurance formée en 1903 au Massachusset et déménagée à Moncton en 1913) illustre également ce phénomène. Grâce à ses nombreuses succursales, elle s’implique dans les questions acadiennes, devançant souvent la Société nationale. C’est ainsi que le nationalisme acadien trouve d’autres porte-voix.

La SNA devient moins visible, et ce, à un point tel qu’elle n’organise pas de congrès entre 1937 et 1955. Comme 1955 marque le bicentenaire de la Déportation des Acadiens, des nationalistes décident de faire revivre la SNA et de moderniser son fonctionnement.

Or, entre 1957 et 1972, la société canadienne entre dans une ère de transformation et de bouillonnement social. On réalise que la population n’adhère plus aux discours passéistes et pathétiques. Au Nouveau-Brunswick, cette période est témoin de l’apparition du néo-nationalisme lequel est fortement influencé par le mouvement nationaliste québécois. C’est aussi pendant cette période que la société acadienne, stimulée par la réforme Robichaud, se modernise. L’État provincial remplace la structure cléricale. Les ententes fédéral-provincial découlant de la Loi sur l’aménagement et le développement agricole (ARDA) permettent la création d’organismes de participation (CRAN, CRANO, CRASE), qui à leur tour stimulent le développement d’une élite locale revendicatrice.

Le mouvement étudiant qui prend forme entre 1966 et 1969 (Ralliement pour la jeunesse acadienne et la grève des étudiants de l’Université de Moncton) permet aux néo-nationalistes de s’exprimer. On remet l’élite et le nationalisme traditionnel acadiens en question.

De plus, des tensions couvent au sein de la SNA, largement composée de membres du Nouveau-Brunswick et qui, depuis 1957, se dénomme la Société Nationale des Acadiens (SNA). On doute de sa représentativité et de son mode d’action. De son côté, le gouvernement fédéral inaugure alors son programme de bilinguisme et d’aide aux minorités de langues officielles et entend transiger avec des associations culturelles provinciales.

On assiste alors à la création de la Fédération des Acadiens de la Nouvelle-Écosse (FANE) en 1969, à la montée du sentiment autonomiste acadien et à la naissance de l’Association des Francophones du Nord-Est, laquelle dénonce entre autres, les dangers du bilinguisme comme facteur d’assimilation.

C’est dans ce contexte qu’a lieu le Congrès des francophones tenu à Frédéricton en 1972. On y décide de créer une association spécialement conçue pour la population acadienne du Nouveau-Brunswick. L’année suivante, en juin 1973, naît à Shippagan la Société des Acadiens du Nouveau-Brunswick. Quant à la SNA, elle assume désormais un rôle de coordination des associations provinciales acadiennes dans les dossiers régionaux et internationaux.

 

La Société des Acadiens et des Acadiennes du Nouveau-Brunswick depuis 1973.
La Société des Acadiens du Nouveau-Brunswick, devenue la Société des Acadiens et des Acadiennes du Nouveau-Brunswick (SAANB) en 1988, se distingue vite du mode d’opération feutré et sans coups d’éclat dénoncé plus tôt par les néo-nationalistes. Elle lutte et elle dérange le pouvoir établi par ses conférences de presse, ses campagnes dans les journaux, ses marches dans les rues etc. C’est ainsi qu’elle exerce des pressions et qu’elle obtient des gains. La dualité linguistique au sein du ministère de l’Éducation (1974) et la longue lutte pour l’obtention des conseils scolaires homogènes sont les fruits de ses premières années de travail.

Au cours des années 1970, pour la première fois de son histoire, la population acadienne du Nouveau-Brunswick met la question politique à l’avant-scène. Le Parti Acadien, né en 1972, est un projet des néo-nationalistes qui marque une autre étape de notre cheminement. Le mouvement autonomiste y trouve un créneau et le Parti Acadien opte, en 1977, pour la création d’une province acadienne. La Convention d’orientation nationale des Acadiens (CONA) tenue à Edmundston en 1979 et organisée par la SAANB, doit décider des orientations politiques de l’Acadie. Les délégués à la CONA adoptent un projet d’autonomie politique que la SAANB refuse, y lisant un projet que la majorité des Acadiens refuserait à coup sûr.

Quant s’amorce la décennie 1980, la SAANB est contestée. On lui reproche notamment son manque de représentativité et sa ressemblance au Parti Acadien. La SAANB entre alors dans une phase de transformation. Elle crée des sections régionales, déménage son siège social de Moncton à Petit-Rocher, un village à majorité acadienne, et abolit le statut spécial des institutions acadiennes, leur réservant un rôle réduit au sein de son conseil. Ces années sont marquées par l’action de juristes qui mettent l’accent sur une demande de droits. On assiste conséquemment à l’obtention d’acquis en matière de droit, soit la loi sur l’égalité des deux communautés linguistiques, en 1981, et son enchâssement, après quelques années de lutte, dans la Constitution canadienne, en 1993.

Au cours des décennies 1980-1990, à mesure que se précisent et s’accroissent les besoins de l’Acadie du Nouveau-Brunswick, des organismes sont mis sur pied. Il y a là signe d’une accentuation de la tendance à la diversification amorcée au début du XX e siècle et dont nous parlions plus haut. Le nationalisme acadien néo-brunswickois compte donc plusieurs porte-voix, la Société des Acadiens et des Acadiennes du Nouveau-Brunswick demeurant le porte-parole officiel et le groupe de pression collectif de l’Acadie du Nouveau-Brunswick.

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